soupir

 

S’accepter ? Le soleil, depuis longtemps, la parfume. Elle entend le chant des fruitiers. Il n’y a plus de vent mais une tiédeur fumée lui engorge les chairs. Corinne est devant elle, à genoux. Elle regarde Corinne. A envie d’entrer en elle et non dans le miroir. A envie de

sentir la terre sous ses pieds et des racines prolongeant ses orteils et la stabilité de deux jambes comme de jeunes troncs d’arbres sans lesquels les branches sont orphelines, et la marche, le miracle de la marche, mouvement en avant, en arrière, en rotation, en diagonale, craquement de feuilles sèches sous les pieds, n’est-ce pas ainsi que l’on sent la terre, Corinne, que l’on sent la vie entrer en soi, par les pieds, par cette attache puissante qui ne se dérobera pas, par cette pesanteur qui peut aussi se transformer en légèreté, en course, en bond, en sautillements, ce balancier essentiel que sont nos jambes, Corinne, et que l’on utilise sans y penser, n’est-ce pas lui qui nous ouvre toutes les sources de plaisir dont tu parles ? Cette autre du miroir, sa chance, c’est de ne pas savoir. Je ne peux pas être elle.

Moi, je sais.

Les larmes dénaturent le fard. Le savoir est une chose lourde et ardente. Le savoir avec lequel elle est née, cette impitoyable intuition qui lui a toujours livré la vérité crue, c’est cela qui ronge Noëlla au moment où Corinne lui ouvre la porte. Et lorsqu’elle regarde Corinne, ce sont les blessures qu’elle entrevoit, comme autant de bouches ouvertes dans sa chair.

Que peux-tu m’offrir, Corinne, toi qui ne vois même pas ta vie qui coule et te givre d’amertume? L’espoir ébréché de tes yeux ne contient plus aucune vraie promesse.

Délibérément, Noëlla referme la porte et masque l’alléchante et fausse lumière.

Soupir, Ananda Devi, © Gallimard, 2002, Paris.


Soupir est peut-être mon roman le plus complexe, le plus complet et le plus ignoré. Pour moi, ce livre est un labyrinthe qui conduit de personnage en personnage. On n’en comprendra jamais aucun parfaitement, tant ils sont ambigus, tant ils se taisent sur leurs secrets. Le livre vacille entre la réalité quotidienne de ces hommes et ces femmes de Rodrigues, des Lepasan entre les ombres, et le monde des esprits qui les conduit. Royal Palm est comme un fil conducteur qui peut naviguer sans bruit et sans heurt dans le dédale des caves et des souterrains. J’aimerais un jour écrire un autre roman sur Royal Palm, Pitié et le touriste sans nom qui est le père de Royal Palm. Je crois qu’il y a là un mystère à explorer. Peut-être écrirai-je ce roman cette année. J’imagine Royal Palm devenu un jeune homme à la peau noire et aux yeux verts. Celui qui a regardé l’aigle dans les yeux. Celui qui vit avec une mémoire brève et une amnésie qui le paralyse. Celui qui, seul, est entré dans le ventre de Rodrigues