NIGER
NIGER
7/1/08
Pourquoi cette émotion si trouble, cette « boule dans la gorge » si vivace, au moment de traverser le fleuve Niger ?
Déjà, le voyant de loin : paysage malien dont l’aridité est adoucie par cette brume de terre devenue rose, devenue or dans la lumière, et clairement défini par le passage, au loin, du fleuve. Camaïeu de couleurs allant du jaune miel au fauve, mais, plus que les couleurs, c’est sa lenteur qui vous prend directement au cœur. On dirait que tout mène vers lui : le glissement des lieux dont on perçoit à peine les bruits urbains, et le glissement du temps, qui conduit tout droit vers cette bande horizontale échappée à toute règle, à tout rythme. Non, le fleuve a son propre temps, son propre rythme, ses propres desseins. Il est, véritablement, souverain. Rien ne l’asservit, rien ne parviendra à le désunir.
Lorsqu’on tente de s’en approcher : élastique, il s’élargit. A pied, pour aller vers lui, il faut traverser des coins tourmentés d’ordures, ivres d’insectes en maraude, des chemins de latérite rectilignes qui ne semblent mener nulle part sinon à une tranquille mosquée curieusement illuminée par des néons verts, de minuscules carrés de légumes où l’on ne voit que des feuilles et très peu de légumes.
Au bout, une fois parvenu, l’image figée d’un garçon se savonnant très soigneusement, debout, au bord du fleuve, dans le silence véritablement doré de l’après-midi, le ciel pâle traversé par un envol de ce qui ressemble à un martin-pêcheur mais ne répond sans doute pas à ce nom, bruits absents – si cela est possible – des véhicules que l’on voit en ombres chinoises traversant le pont au loin, et l’on sait qu’on est dans le monde du fleuve.
Un monde à nul autre pareil parce qu’appartenant à un tel entrecroisement de choses –lieux, temps, espaces, gens, moments, rêves et déchirures – qu’il est impossible d’en démêler l’écheveau. On a beau se trouver à Bamako, la ville douce, rosée de sa poussière pleine de lumière, douce parce que, malgré l’affairement des gens et la chaleur, les regards que l’on rencontre sont ceux d’une ineffable amitié, d’une tendresse, même, pour ces touristes perdus qui viennent chercher ici quelque substance indivisible, quelque réponse à des questions inconnues, le fleuve, lui, n’appartient pas à la ville, ni même au pays. Il passe.
Il passe, et, passant, entraîne un bref instant l’écharpe des souvenirs, la charge des destinées et de l’histoire du lieu. L’entraîne à sa suite dans ses eaux si larges qu’elles peuvent tout prendre et tout comprendre, s’habillant ainsi temporairement des couleurs et des odeurs qu’il traverse. Mais tout cela n’est que transitoire. L’eau ne garde pas les images, elle les dilue profondément, elle les étale et les disperse, se contentant d’en préserver l’essence. L’essence, c’est l’histoire, qui aura connu tous les états des hommes et de la terre sur ses rives, tous les miroitements, tous les pouvoirs et toutes les déchéances. Depuis le temps, depuis les siècles, combien de peuples se sont multipliés, s’y sont installés, se sont amenuisés, se sont détruits. Il y a eu des guerres et des exodes, des massacres et des couronnements. De grands rois aux grands pouvoirs – mais tellement éphémères ! Partis le temps d’un songe, alors que le fleuve poursuivait sa route. De petites gens, des gens simples, un pêcheur sur les bords de l’eau, un enfant jouant avec un petit radeau, une femme lavant les vêtements. Et partis eux aussi en ayant fait leur temps. Tous semblables, tous livrant à l’eau leurs doutes et leur tristesse ou leur joie, tous disparaissant au bout des années allouées.
Et ainsi, il va, ce fleuve Niger, tragique et lourd de tous ses battements, de cœurs, de rythmes, de cadences, de songes, tourné toujours vers le plus grand large, ce large océanique dont on ne devine pas l’approche ni la distance, ces mers qui semblent si peu de choses face aux bras ouverts, au corps offert des fleuves.
Et à le voir, à le suivre quelques instants du regard, à entendre son silence, il vient en soi un profond bouleversement, une de ces émotions qui semblent n’avoir de source véritable, un de ces frémissements qui passent sous la peau comme un fantôme, une trace oubliée de soi-même, et qui gonflent le cœur de quelque chose qui ressemble à une douleur, mais qui ne l’est pas.